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    « Il y a plus de vérité, de vraie substance 
    vitale dans certains blues nègres 
    que dans tous les psaumes 
    de tous les temps »    

     Michel Leiris, Journal, 19 avril 1925
    Gallimard, 1993, p. 100 

     


    « En fait, personne ne nous a appris à jouer le blues -
    il est simplement né en nous »  

    Big Bill Broonzy, Big Bill , Mes blues, ma guitare et moi, 
    Editions des Artistes, 1955

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      « Le blues ne sort d'aucune sorte de livre » écrivait Big Bill Broonzy, peu de temps d'ailleurs après avoir appris lui-même, déjà âgé, à lire et à écrire. De fait, en raison du manque d'éducation dans lequel la communauté noire a été maintenue et l'illettrisme qui en a découlé, la transmission du Blues fut largement orale et la pléthore d' écrits qui lui on été consacrés par la suite peut sembler relever d'une certaine ironie. Toutefois, aux côtés des enregistrements sonores, les livres et les films sont essentiels : ils nous conservent des témoignages, des documents photographiques, et nous donnent certaines clefs pour mieux comprendre le sens de ce que nous écoutons, au-delà des clichés particulièrement nombreux en ce qui concerne le Blues.


    Ce petit guide bibliographique et filmographique sur ce genre musical et ses musiques apparentées, comprend la plus grande partie de ce qui a été publié en français sur le blues depuis 1928, ainsi qu'une selection d'ouvrages en anglais. Les éditions décrites ici sont celles auxquelles j'ai accès dans ma documentation. Dans les cas nombreux où il ne s'agit pas de l'édition originale, je donne sa date à la suite de celle de la réédition. Ce site étant destiné avant tout aux lecteurs francophones, une astérisque signale les livres en anglais ou les documentaires non sous-titrés. 

     

     

      blues.bibliophilia@gmail.com

     

  • Au milieu des années soixante paraissait Mojo hand, rééditée plus tard avec le sous-titre An Orphic tale. Ce roman étonnant tant par son écriture que par son thème, était l'œuvre en partie autobiographique d'une jeune afro-américaine qui entretenait alors une liaison avec un bluesman légendaire, Lightnin’ Hopkins. Un roman qui suscita à l'époque des louanges de la critique, mais également des critiques acerbes des tenants de l'intelligentsia noire, irritée par une vision de leur communauté qu'elle jugeait rétrograde. En 1999, le Los Angeles Time l'a intégré dans sa liste d'ouvrages intitulée «les trésors oubliés du XXe siècle»

    BLUES ET LITTERATURE

    J.J. Phillips avait 22 ans quand paraît ce « conte orphique », récit initiatique publié un peu par hasard et qui restera son seul roman. C'est dire que nous sommes loin avec Mojo hand d'une création opportuniste surfant sur une mode. Ce texte pourtant s'inscrit exactement dans l'air du temps, celui du Folk revival et de la Beat Generation. Au tournant de 1960, ils furent beaucoup parmi la jeunesse issue des classes favorisées, à vouloir marcher dans les pas de Woodie Guthrie ou de Jack Kérouac. J.J. Phillips elle aussi appartenait à cette classe, plus particulièrement à cette bourgoisie noire de la côte ouest qui s'efforçait de s'intégrer autant que se peut à « la bonne société » blanche. Elle fugue d'abord pour se mêler aux manifestations sur les droits civiques. Un activisme qui lui vaudra la prison, emprisonnement qui lui inspira l'un des plus beaux chapitres de son roman. Libérée, elle retourne à son couvent pour jeunes filles de bonne famille, avant de repartir, car elle est aussi chanteuse et guitariste de blues en herbes, sur les traces de Lightnin' Hopkins, qui ne lui enseignera pas ses secrets musicaux, mais dont elle deviendra l'amante. De retour chez elle, entre deux épisodes de cette relation tumultueuse, elle écrit Mojo Hand.

    Je ne déflorerai pas trop le déroulement de ce roman fascinant dans tous les sens du terme. Je dirai simplement que le propos n’a rien de didactique, ni de romantique. Beaucoup d’éléments autobiographiques entre l'auteur et Lightnin’ Hopkins ont servi de matériaux au livre, le portrait du bluesman n’est d’ailleurs pas toujours flatteurs : fanfaron, violent, égoiste… Alain Govenar, le biographe de Hopkins, consacre un chapitre entier à cette relation avec de nombreuses citations provenant d’entretiens avec J.J. Phillips. Il rappelle que ce livre est bien une œuvre de fiction et non pas une chronique. L’auteur s’est d’ailleurs inspirée du film de Marcel Camus, Orpheo negro. Toutefois, à la différence de celui du cinéaste français, son Orphée n' a rien d'un jeune premier, mais tient plus des antihéros de la littérature existentialiste de Sartre et Camus, ou encore de l'écrivain noir Richard Wright, influences revendiquées par Phillips. (1)

    Rappelons le mythe qui sous-tend le roman. Eurydice, l’épouse d’Orphée périt de la morsure d’un serpent. Inconsolable, Orphée, le magicien qui exerce ses sortilèges à travers la poésie et la musique, parvint presque à faire revenir sa femme du monde des morts, échouant pourtant par manque de confiance ou impatience. Il finira plus tard par être décapité par des femmes en furie, les Ménades.

    L'héroïne de Mojo Hand, Eunice Prideaux, est issue de la bonne société et symbolise donc cette génération d’Américains qui partirent sur les traces des bluesmen ruraux, sauf qu’à la différence de la plupart d’entre eux, elle est noire. Mais si peu… Si peu que sa mère qui doit lui apprendre sa négritude, à son grand damne d’ailleurs, car la voilà qui fait partie d’une race qu’elle jugeait bon de mépriser. Si peu que les protagonistes blancs ou noirs du livre la prennent pour une blanche à commencer par ce « Blacksnake » Brown, vieux bluesman entendu sur un disque,qui l’entraine à marcher sur sa trace, avec comme bagage sa guitare, comme envoutée par le « mojo », un sortilège (2). Elle finit par le retrouver quelque part en Caroline du Nord et voudrait bien faire de lui «l'Orphée » qui devra la tirer hors de cet enfer identitaire, la ramener vers ses racines noires, oubliées par sa famille trop bien intégrées dans la société blanche.

    Comme Eurydice aux enfers, Eunice erre, hallucinée, étrangère à elle-même ainsi qu'aux autres protagonistes, incapable d'expliquer sa présence parmi eux si éloignée de son milieu bourgeois. Tantôt envoûtée, tantôt manipulatrice, tantôt soumise tantôt sorcière (c'est elle qui fabrique l'unique mojo hand dont il est question dans le roman, à l'aide d'un serpent à sonnette), elle croise des personnages (souteneurs, prostituées, musiciens, le jeune soldat) qui lui ressemblent un peu, en délicatesse avec leur passé et sans projet d’avenir, comme figés dans un éternel présent souvent dominé par l’alcool et le sexe, la jalousie, la possession. Eunice en quête de ses origines noires est paradoxalement convoitée par les protagonistes masculins en raison de la blancheur de sa peau. Sexualité sans joie, alcool, violence, jeunesse déboussolée, racisme, le tout illustré par la poétique du Blues : autant d’éléments qui rappelle d’ailleurs le film Black Snake moan, film au scénario différent mais à la thématique proche bien qu'évoquant la jeunesse des années 2000.

    Parce qu’écrit dans la langue vernaculaire du blues, la traduction en français de Mojo Hand était une gageure, ce qui amena d’ailleurs le traducteur, Pierre Furlan,  à s’en expliquer dans une postface. Ce livre permet entre autre à l'auditeur francophone de se faire une meilleure idée de l’univers du blues dans toute sa crudité, vierge de tout idéalisme et clichés. Il est surtout la preuve que cet  univers du blues pouvait être transposable sans trahison dans la grande littérature.

     

    Bonne lecture.

     


    (1) Ma principale, voire unique, source sur J.J. Phillips est ce chapitre intitulé « Mojo Hand, an Orphic tale» (Alan Govenar, Lighnin' Hopkins, His life and blues,  p.155-172).

    (2) « Mojo Hand » et « Blacksnake » sont également des titres de chansons de Lightnin' Hopkins, enregistrées vers 1959 -60. « Black Snake » est le nom commun d'une très longue couleuvre noire d'Amérique du nord, et un terme argotique désignant un amant (Jean-Paul Levet, Talking that talk, Le langage du blues, du Jazz et du rap, Outre-Mesure, 2010, p. 356); Stephen Calt est moins prude : l'expression Black Snake désigne le pénis d'un homme de couleur noire (Barrelhouse Word, A blues dialect dictionary, Univ. Of Illinois, 2009, p. 23). « Mojo » est un terme d'origine africaine et les multiples hypothèses étymologiques sont présentées de manière la plus exhaustive dans l'ouvrage de Debra DeSalvo (The Language of the Blues, from Alcorub to Zuzu, Billboard, 2006, p.110-112). Je donnerai ici que la définition tirée du dictionnaire de J-P Levet : « Charme confectionné à partir d'ingrédients (...) La main mojo est généralement insérée dans un petit sac de flanelle ou plus rarement de cuir; elle est sensé raviver les sentiments amoureux, provoquer le désir, empêcher l'adultère » (op. cit, p.271)

     

                                                                


    J.J. Phillips,  Mojo HandParis : Aube, 1991 . - p. 229 . – (Mojo hand – an Orphic Tale, 1966, traduction  et postface de Pierre Furlan)

    Alan Govenar, Lighnin' Hopkins, His life and blues, Chicago Review press, 2010. - 334 p. : ill.


     

     




  • Les mémoires de Big Bill Broonzy (1898-1958) : un livre malheureusement à lire seulement en bibliothèque, ou alors si vous lisez bien l'anglais vous pouvez le trouver plus facilement dans son édition américaine. Espérons donc qu'un éditeur ait la volonté de le rééditer un jour. Il fut publié en francais et en anglais pour la première fois en 1955, sous le titre  « Big Bill Blues, mes blues, ma guitare et moi » pour la version française. Il a été réédité ensuite en 1987 avec des compléments sous le titre « Big Bill Blues ». Big Bill Broonzy avait voulu d'abord l'intituler « La vérité sur le Blues»...



     Couverture de la première édtion parue en 1955,
    illustrée par une photographie due à Robert Doisneau.  

    Big Bill Blues: Mes Blues, ma guitare et moi

     

    Autant le dire toute de suite, Big Bill Broonzy n’a pas bonne presse ! On aura beau dire et beau faire, il restera comme un homme opportuniste et carrièriste, plutôt que comme l’un des plus grands guitaristes et chanteurs de l’histoire du Blues. Ce qu’il est pourtant, assurément...

    Il faut dire qu’il a involontairement tout fait pour hérisser les puristes. Il  commence par prendre la place du déjà mythique Robert Johnson, décédé quelques mois auparavant, dans le spectacle organisé par Hammond en 1938, « From Spiritual to Swing ». Puis après la guerre, surfant sur la vague naissante du Folk Revival, il se paie le luxe d’inventer l'unplugged quarante ans avant Eric Clapton et MTV: en effet, il venait à peine d’électrifier son blues, voilà qu’il reprend sa guitare acoustique et qu’il abandonne Chicago en laissant les clefs à Muddy Waters (qui lui rendra un bel hommage plus tard avec son LP « sings Big Bill »).

    Sentant le bon filon, et ne se gênant pas d’ailleurs d’intégrer à son répertoire de vielles balades folkloriques qu’il ne jouait pas avant, il se rend en Europe se faisant passer auprès de fans de Jazz crédules pour le dernier bluesman de la première heure encore vivant. Il va enregistrer à cette occasion des disques certes différents du style hokum qu'il pratiquait à Chicago, mais que je trouve personnellement et à l'encontre de certains critiques, d'une grande beauté.

     

    Quoiqu'il en soit, adulé et auréolé d’un prestige auquel il n'avait jamais même rêvé, le voilà qu’on le sollicite - encore un point commun avec le tout aussi opportuniste et doué Clapton - de rédiger ses mémoires, puisqu’il vient d’apprendre à écrire. Mais contrairement, sans doute, aux souvenirs soporifiques du guitaristes anglais, le livre de Big Bill Broonzy peut se lire sans problème un demi-siècle après, et gageons qu’on le lira encore dans un siècle s’il existe encore des fans de Blues…

     

    « C’est un livre qui parle, ce qui est le meilleur des livres !» écrivait Henri Miller dans une lettre liminaire à la réédition de l’ouvrage en 1987, ne cachant pas son admiration et son plaisir pour le côté authentique de la prose du grand Bill. De fait, ce livre ne se lit pas comme ces biographies ronronnantes dues à des plumes aussi professionnelles qu'anonymes… Car, autant dire que Big Bill a une idée, disons, très personnelle de ce que doit être une autobiographie. Il envoie des petits textes épars , souvenirs et historiettes, à son éditeur... à ce dernier la charge d’en faire ensuite un livre (tout du moins avec qu’il arrive à relire et comprendre de ce que lui écrit le nouvel alphabétisé…).

     

    Big Bill après quelques considérations générale commence son historique  par une déclaration péremptoire : « Je suis né paresseux et je suis un sacré buveur… c’est pour çà que je sais chanter le Blues ! » ; puis après un aparté sur son goût pour les jambes feminines, il entame le récit de sa jeunesse sur le mode burlesque, où l’on apprend entre autres que son père non content de ses seize enfants, en avait d'autres avec une seconde femme et qu'il serait sans doute mort plus tôt si la première, soit la mère de Big Bill,  l'avait su... Le lecteur quelque peu dérouté reçoit ensuite quelques conseils précieux sur le mauvaise œil, notamment qu’il faut faire un détour devant la trace d’un serpent à sonnette dans le sable, et qu'il vaut mieux éviter qu'un chat noir passe devant vous, mais enfin si cela arrive, il suffit de l'attraper et le poser à l'endroit ou ils se trouvaient avant l'incident... ce qu'il s'efforca d'ailleurs de faire, nous dit-il, avec quelques autres soldats noirs inquiets comme lui et durant tout une après-midi, poursuivant le pauvre félin sous les yeux du reste de la troupe, hilare. Il est aussi question de racisme et notamment d’un certain grand propriétaire terrien qui n’aimant pas les Noirs avait peint non seulement sa maison en blanc, mais également les arbres de sa propriétés. Même les scènes de tentative de lynchage par une population blanche d’abord, puis à la fin du livre par des Noirs (furieux d’être traités de «nègres» dans un Blues chanté par Tommy McClennan qu’accompagnait Big Bill ce soir là), ressemblent plus à des films de Buster Keaton ou Harold Lloyd qu'aux atrocités évoquées dans les « Strange Fruits » de Billie Holliday. Pour ne rien dire de ce récit de joueurs de cartes expliquant à un de leurs partenaires qu’il ne peut pas continuer à parler comme il le fait  puisqu'il est mort, sa petite amie venant de l’égorger par derrière…
    On est train de se demander si le vénérable bluesman ne se fiche pas de nous, ou qu'alors il est sous l'influence de substances qui pour être légales ne sont pourtant pas sans effets fâcheux lorsqu'elles sont consommées sans modération, quand on se rend compte qu’on ne lit pas un livre sur le Blues ou la vie d’un musicien, mais qu’on est réellement dans le Blues… A sa source vive. L’auteur écrivant ses souvenirs comme les paroles d’une chanson, en quelque sorte.

     

    Et puis au fil de la lecture, quand le propos se fait (un peu) plus sérieux et que Big Bill évoque ses souvenirs sur sa vie dans les années vingt et trente, et les musiciens qu'il a croisés, les galères de la Grande Dépression, on comprend que derrière la plaisanterie et les propos légers se cachent une douleur et un leitmotiv constant : le racisme, la ségrégation, la lutte contre la pauvreté. Il s’en explique clairement quand dans la partie du livre consacrée à des « explications de textes» sur ses propres chansons, il parle du fameux texte de «Black, Brown and White», peut-être une des plus anciennes «protest song » enregistrée par un Noir… Et le livre de Big Bill de prendre alors une certaine gravité insoupçonnée…Quand, bien après, des jeunes et leur enseignants voudront préparer une publication sur le Blues et le racisme, c'est à ce livre qu'ils viendront puiser.

     

    Cet ouvrage introuvable depuis longtemps devrait être réimprimé d'urgence et, pourquoi pas, peut-être distribué gratuitement dans les écoles comme un exemple de ce que c'est que (pour employer un mot à la mode) la résilience face à la ségrégation et l’intolérance. Il est pour moi en tout cas l’un des plus beaux souvenirs de lecture concernant la littérature sur le Blues. Mais laissons le mot de la fin à Big Bill Broonzy avec l'entame de son précieux livre :

     

    Je pense que vous aimeriez peut-être apprendre la vérité au sujet des Noirs de l'État du Mississippi qui chantent et jouent le Blues. De ces Noirs je suis l'un des plus âgés encore en vie et je veux que tout le monde sache que nous autres musiciens du Mississippi attachons autant d'importance que n'importe qui d'autre à notre manière de jouer et de chanter (...) En fait personne ne nous a appris à jouer le blues – il est simplement né en nous.

     

    Bonne lecture.

     

                                                                                                                  

      

    William Lee Conley Broonzy; Yannick Bruynoghe, Big Bill Blues, Ludd, 1987. - 212 p. : ill. ( Big Bill Blues, 1955). (réédition augmentée de l'édition de 1955 intitulée Big Bill Blues, Mes blues, ma guitare et moi, Editions des Artistes, Bruxelles)

    André Vasset, Black Brother. La vie et l'oeuvre de Big Bill Broonzy, Chez l'Auteur, imp. Decombat, 1996, 266 p. : ill. -

    Collectif, Blues et RacismeBT 2, n°68, 1975. - 

     

     

     

     



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    Fait exceptionnel, ces dernières années ont vu la parution de deux ouvrages en français sur les chanteuses de Blues, très complémentaires puisque très différents: l'un assez copieux, œuvre d'une historienne américaine, et le second spontané et rafraîchissant écrit une chanteuse de blues de notre temps. Étant donné le peu de place accordée aux chanteuses dans la documentation sur le Blues, ces livres sont donc précieux et doivent être salués.



    Les Femmes et le Blues, selon Nina  Van Horn et  Buzzy JacksonCommençons par le plus récent, celui de Nina van Horn. Vous trouvez les livres sur le blues ennuyeux et rébarbatif :  vous allez apprécier celui-là ! Vous êtes las de lire pour la centième fois l'histoire de Robert Johnson, celle de Blind Lemon mort de froid, ou encore le récit de BB King sautant dans un brasier (pas pour se réchauffer mais pour sauver sa guitare..) : ce livre, il  est aussi pour vous. Vous pensez que le blues d'avant-guerre se résume à quelques paysans peinards sous leur véranda égrainant quelques notes en jetant un regard méditatif sur la morne plaine du Delta, alors il devient urgent de lire le Hell of a Woman de Madame van Horn. Et même si vous savez déjà tout, depuis les chants d'esclaves jusqu'à l'accordage baissé d'un demi ton de Stevie Ray, lisez-le quand même, car c'est toujours un plaisir quand un auteur apporte un éclairage différent sur la musique qu'on aime...

    Avec les chanteuses de blues classique, on s'éloigne un peu des images d'épinal :  il n'est pas question uniquement d'inondation et de charançon du coton, de Vaudou ou de pacte avec le diable, mais avant tout on chante  – et de quelle manière ! – la vie citadine et son cortège de plaisirs et surtout de vicissitudes. Tout y passe :  prostitution, adultère, femmes abandonnées, alcool, drogues, homosexualité féminine... Car ce sont les femmes qui mènent la danse du blues naissant. Des voix qui crient, pleurent ou grondent de colère. Des voix magnifiques qui n'ont pas prit une ride, au contraire de celles maniérées et datées de certains de leurs homologues masculins (Lonnie Johnson, Blind Blake).

    Ces femmes, d'abord, on ne voulait pas les enregistrer. Des Noires, vous n'y pensez pas, ça ne marchera jamais ! Et puis en 1920, il y a eu Mamie Smith et son Crazy Blues, premier blues jamais enregistré par un afro-américain. Le disque à peine sorti, c'est le délire. On se l'arrache. Plus d'un million de copies sont vendues en une année... Et les maisons de disques de se trouver une nouvelle vocation : le Blues. Les nouvelles divas s'appellent désormais Ma Rainey, Alberta Hunter, Bessie Smith, elles voient leur condition de vie passer du sordide au luxe, certaines venant même chanter en Europe. La crise de 1929 aura raison de ces fastes et les chanteuses de blues classique retomberont dans l'oubli. Les années trentes verront encore quelques grandes dames comme Lil Green ou encore Memphis Minnie, mais les derniers portraits que trace Nina van Horn concernent des chanteuses qui appartiennent plus qu'épisodiquement ou pas à l'histoire du Blues : Sister Rosetta Tharpe, Odetta, Billie Holliday. Il faut être honnête, les grandes voix afro-américaines de l'après-guerre, ce ne sera plus dans Blues qu'il faudra les chercher, ces dames préférant le Gospel, le Jazz ou la Soul.

    Le livre est bien fait. Une introduction plante le décors du blues dans les années vingt, puis se succèdent les portraits des chanteuses pas forcément dans l'ordre chronologique, mais s'achevant tous par le texte, suivi de sa traduction, d'une chanson emblématique de son interprète. On regrettera la qualité médiocre des nombreuses illustration, mais le style est alerte et le tout se dévore comme un roman de gare.

    Les Femmes et le Blues, selon Nina  Van Horn et  Buzzy Jackson



    Buzzy Jackson, quant à elle, elle fait plutôt dans le style best-seller, ces pavés que l'on se croit obliger d'emmener à la plage pour tromper l'ennui. Autrement dit c'est long, mais c'est assez bien écrit et traduit pour que l'objet ne vous tombe pas des ma
    ins. Si le bouquin de van Horn vous a séduit et que vous voulez en savoir plus, notamment sur les chanteuses d'après-guerre, je vous le conseille. Cela commence par le jeune Jelly Roll Morton découvrant le Blues sous les doigts de la pianiste et chanteuse Mamie Desdoumes en 1902 et se termine par un chapitre sur les chanteuses de rock perçues comme les vrais héritières dans l'esprit des chanteuses noires des années vingt. La perspective est résolument féministe et le livre tient parfois un peu du manifeste. Un engagement qui ne lui nuit pas et qui nous change du ronron poli de biens des musicologues.


    Je signale pour finir que sur le même thème, on peut lire en bibliothèque l'excellente biographie de Bessie Smith par Florence Martin.



    Bonne lecture.

     

     

                                                                     


    Nina Van Horn, Hell of a woman : hommage aux femmes du blues, Paris : Société des écrivains, 2011. - 229 p. : ill. 

    Buzzy Jackson, Chanteuses de Blues, Paris : A. Fouque, 2006. - 266 p. : ill. - (A Bad woman feeling good. Blues and Women who sing them, 2005, trad. de L. Carrissimo)

    Florence Martin, Bessie Smith, Paris : Limon, 1994. - 286 p. : ill. 


    autres lectures :

    Nina Van Horn, Les femmes du blues et moi sur la planete, in Blues Magazine, n° avril-juin 2011, pp.58-63. -

    Sophie Edelman, Destin d'une chanteuse de Blues, Paris : Seuil, 1986 . - 122 p. - (roman)